Droit à la vie et conscience des animaux.
"Il n'est point permis de supposer l'esprit dans les bêtes, car cette pensée n'a point d'issue. Tout l'ordre serait aussitôt menacé si on laissait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu'il craint la mort, ou seulement qu'il voit l'homme. L'œil animal n'est pas un oeil, l'œil esclave non plus n'est pas un oeil et le tyran n'aime pas le voir."
Alain, Les Dieux
La conscience est présente chez les animaux du fait qu'ils ont un regard subjectif sur le monde, et qu'ils agissent de manière autonome en fonction de leur volonté individuelle (elle-même fonction de leurs désirs), de manière à prendre leurs propres décisions. On peut donc dire que les animaux ont des projets.
Le fait de tuer un animal contrarie donc sa volonté de mener à bien ses projets. Dès lors, le droit à la vie doit garantir aux individus conscients, la possibilité de continuer à prendre des décisions concernant leur existence. Il ne s'agit pas d'exiger que le sujet ait une conscience réfléchie, ou encore une conscience de la mort (qui, du moins en l'état actuel des connaissances, ne concernent que quelques animaux, tels l'humain, l'éléphant ou certains primates), la conscience perceptive (qui concerne tous les animaux) est une faculté cognitive en soi suffisante pour permettre l'application du droit à la vie.
En effet, la conscience réfléchie ou la conscience de la mort ne sont pas des aptitudes en mesure de justifier d'une manière particulière le droit à la vie : si nous tuons un être humain par surprise, de façon instantanée et indolore, notre malheureuse victime n'aura pas souffert de la perspective de voir sa vie interrompue. Dans la mesure où elle n'en aura pas souffert, cela a t'il encore un sens de parler d'un droit à la vie fondé sur la conscience de la mort ? Est-il en ce cas possible de dire qu'elle n'aura pas été lésée ?
Si l'on pense que le fait d'être tué, fût-ce sans douleur, n'en constitue pas moins un préjudice (donc si l'on est contre le crime), on ne pourra pour autant l'établir sur la base de la souffrance qu'implique la peur de se voir privé de la continuation de son existence (souffrance inhérente à la conscience réfléchie ou à la conscience de la mort), puisque, dans le cas que nous avons envisagé, la victime n'aura pas été consciente de l'imminence de sa mort, juste avant d'être tuée. On comprend donc que la souffrance liée à la peur de perdre la vie ne peut concerner le droit à la vie, mais tout au plus celui de ne pas souffrir. En démontrant qu'il n'est pas possible de fonder un droit à l'existence sur la souffrance, nous mettons ainsi en évidence le fait que le droit à la vie (distinct du droit à ne pas souffrir) ne peut intervenir qu'en tant que protection contre la privation des plaisirs, et contre l'interruption de la recherche de ces plaisirs -ou de tout autre objectif que l'on s'est fixé, selon nos désirs courants.
Le droit à la vie des animaux (humains inclus) ne peut donc être fondé sur autre chose que la volonté du sujet d'exercer sa volonté, les humains et les autres animaux étant égaux devant cette quête du bien être, finalité légitime de l'existence. Il importe par conséquent de faire également bénéficier aux autres animaux des protections dont nous jouissons pour nous assurer de pouvoir continuer à faire des projets et les mener à bien.
Le droit à la vie trouve, dans cette protection de la volonté du sujet de mener à bien ses projets, son seul fondement valable, en même temps que sa justification toute particulière en comparaison avec les autres droits fondamentaux, tels ceux à ne pas souffrir ou à être libre.
Aussi pouvons-nous à présent comprendre pourquoi le droit à la vie des autres animaux atteint notre intuition la plus profonde, pourquoi cette affirmation de leur droit à l'existence nous apparaît aussi vrai que nous ressentirions l'indécence de sa négation alors que, dans le même temps, la vie des animaux (depuis toujours, et encore aujourd'hui) semble n'avoir pas beaucoup plus de valeur à nos yeux que celle des plantes ! Car si la souffrance des animaux nous préoccupe singulièrement, si nous n'admettons pas qu'on puisse trouver légitime de faire souffrir les animaux, nous acceptons pourtant assez facilement qu'on se donne le droit de les tuer. L'on peut trouver deux explications à cela.
La première tient à la grave erreur théorique que beaucoup font en affirmant que la souffrance, liée à la peur d'être tué, justifie le droit à la vie, comme nous venons de le voir.
La seconde réside dans le fait regrettable que la flagrance intuitive du droit à la vie des animaux soit contrebalancée par les préjugés mentaphobes (terme que nous devons au célèbre éthologiste Donald Griffin) de notre société. Nous nions objectivement, quoi que de manière plus ou moins volontaire, l'existence pourtant évidente d'une conscience chez les animaux, ce qui a pour effet de les ravaler à nos yeux au rang de plantes (des plantes qui auraient la capacité de souffrir, même si cela n'a pas beaucoup de sens, mais le propre d'un préjugé n'est-il pas de ne pas être fondé sur une réflexion raisonnable ?). Or, irions-nous donner un droit à la vie aux plantes ? Non, à l'évidence, puisque les plantes n'ont pas de volonté, mais seulement des réactions, telle la peau qui, par réaction au soleil, se pigmente. Aussi le droit à la vie des animaux est-il relativisé à outrance par une assimilation grotesque (mais efficace dans notre contexte ultra-spéciste) des animaux aux plantes.
La négation de la conscience des animaux, basée sur l'idée (fausse) que les animaux sont téléguidés exclusivement par leurs instincts, tandis que les humains en seraient absolument dépourvus, n'agissant que de manière intentionnelle, relève d'une grande hypocrisie : nous prêtons volontiers une conscience aux animaux que nous côtoyons, pour la refuser à ceux que nous ne connaissons pas autrement qu'en pièces détachées dans nos assiettes. Pourquoi les uns (chiens, chevaux, chats…) seraient-ils conscients, intelligents, pourvus d'un caractère, d'une personnalité, de sentiments, tandis que les autres (vaches, cochons, moutons…) ne seraient que de vulgaires automates ? Il est toujours facile (et c'est là aussi le propre d'un préjugé) de rabaisser l'Autre avec désinvolture. Cette attitude infantile, bien loin de ce que l'on est en droit d'attendre de la part de personnes responsables de leurs actes, coûte très cher (et c'est peu dire) aux animaux, car leur sort tragique ne tient à rien d'autre qu'au regard que nous portons sur eux.
De plus, il nous faut bien comprendre que le fait d'avoir des instincts n'exclut en rien qu'on soit pourvu de volonté. Il se trouve simplement qu'en règle générale, l'instinct coïncide avec notre volonté habituelle. Qui parmi nous se pose des questions avant de retirer sa main de la plaque de cuisson ? Pour autant, retirer sa main pour éviter de la brûler n'est-il pas conforme à la raison ?
Malgré cela, les animaux sont capables d'aller à l'encontre de leur instinct, en agissant de manière altruiste, parfois aux dépends de leurs intérêts matériels les plus élémentaires. Il en fut ainsi (ce n'est qu'un cas parmi tant d'autres !) lors de cette célèbre et très invasive expérience de laboratoire qui permit de constater l'altruisme dont firent preuve des animaux (souris, singes, rats), qui refusèrent de s'alimenter dès lors qu'ils se rendirent compte que le fait d'actionner un levier leur permettant d'avoir accès à la nourriture, occasionnait chez leur voisin des souffrances dues à des chocs électriques simultanés au fait d'actionner le levier.
Nos préjugés mentaphobes, associés à l'erreur consistant à subordonner le droit de vivre à la conscience de la mort, expliquent pourquoi, à la fois qu'on reconnaisse en son fort intérieur et dans le langage courant que les animaux puissent avoir le droit de vivre (droit que nous n'accordons pas aux plantes puisque cela est absurde, ce qui atteste qu'il n'est nullement question de générosité philosophique concernant les animaux), et qu'on accorde dans les faits si peu de valeur à la vie des animaux. Une telle erreur nous arrange bien ! Elle sert notre intérêt de les utiliser à nos fins. Plus nous voyons les animaux comme des choses, par la négation de leur volonté, plus nous estimons qu'il n'est pas grave de leur réserver ce sort que nous n'accepterions pas pour nous-mêmes : être privé de sa vie.
C'est pourquoi il nous faut protéger la volonté des animaux, qui s'oppose avec notre intérêt de les utiliser, en leur reconnaissant des droits fondamentaux. Qu'il s'agisse de contrarier la volonté des animaux en leur infligeant des expériences douloureuses (droit à ne pas souffrir), en les asservissant (droit à la liberté), ou en les privant définitivement, en les tuant, de la possibilité de continuer à poursuivre leurs objectifs (droit à la vie), les animaux doivent bénéficier des droits dont nous-mêmes bénéficions, parce qu'il n'y a aucune raison qui puisse s'y opposer, si ce n'est l'ignorance crasse et l'irresponsabilité régressive dont il est fait preuve les concernant.
david@droitsdesanimaux.net, membre fondateur de l'association Droits des Animaux - 2007
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